50 / Amougies Festival 1969 : La route du Mont de l’Enclus 

          En plein brouillard, crapahutant sur le bas côté dans l’herbe et la gadoue, coincés entre les voitures embouteillées et le fossé gorgé d’eau, Fred & son compagnon de stop amer, affrontent également la pluie, le froid, le vent et un crachin qui giflent les visages & les mains :

          « En fait, ils nous ont éjectés ! rage son copain »

          Effectivement, ils avaient été débarqués dès le panneau Amougies franchi. Le chauffeur leur avait signifié qu’ils étaient arrivés et qu’ils pouvaient descendre.

          « On met pas les gens dehors par un temps pareil avec la nuit qui commence à tomber. On aurait pu rester dans la voiture au moins le temps de trouver un abri voire la nuit s’il n’y a rien, poursuit-il en marchant dans la boue.

          — Ils avaient peut-être prévu de dormir dans le véhicule à leur aise, alors que là on était serrés comme des sardines, tempère Fred tout en luttant contre la pluie et le sol bourbeux & glissant.

          — Peut-être ! Mais t’as vu le temps ?

          — On va essayer de trouver un café d’ouvert !

          — Espérons qu’il y a un café ! Ça a l’air d’être un trou en pleine campagne. »

          Le brouillard tombe de plus en plus. Au loin, ils aperçoivent un halo de lumière sur les maisons :

          « Il y a de la lumière blanche là-bas. Il me semble qu’il y a également  de  la  bleue.  Peut-être  un  bar ?  dit  son  camarade d’infortune.

          — C’est bien possible ! Souhaitons qu’il ne ferme pas de bonne heure ! ajoute Fred. »

          Le premier réconfort est la chaleur de la salle du café qui les enveloppe comme une doudoune en forme de bienvenue :

          « Au moins, on peut se réchauffer. Je ne sais pas jusqu’à quand… ? dit Fred frigorifié.

          — Y’a déjà beaucoup de monde. Et la plupart ne me semblent pas des autochtones.

          — Tant mieux, au moins ils ne pourront pas nous mettre tous dehors. Par contre, il faudrait qu’on se trouve une table.

          — Tout est pris !

          — Il faut qu’on guette ! Dès qu’il y en a une qui se libère, il faut qu’on se jette dessus, préconise Fred accoudé au comptoir en lampant son café. »

          Dehors, sur le haut des baies vitrées où il n’y a pas de buée, ils peuvent voir à la lumière des réverbères, la pluie qui continue à tomber forte & drue. Et le froid qui rentre dès que quelqu’un pousse la porte complètement transi & détrempé.

          Son copain qui était parti aux toilettes l’appelle en lui demandant de faire fissa car  un  guéridon  vient  de  se  libérer. La salle haute de plafond décorée de  motifs  espagnols  aux  tons  pastel,  s’avère être la salle de bal du coin.

          « Dans une salle attenante, ils louent 2 mètres carrés de plancher pour étendre leurs sacs de couchages mais il n’y a plus de place, rapporte son copain à l’affût des infos alors que Fredo accuse le coup. 

          — Il y a quand même beaucoup de monde qui sont déjà arrivés alors qu’on est que jeudi, constate Freddy.

          — Oui et non ! Car le chapiteau prévu est de 15 000 places alors qu’ici on doit être une petite centaine ! »

          La patronne leur propose une assiette de soupe et un morceau de pain qu’ils acceptent après s’être renseignés du prix tellement ils ont été gelés pour arriver jusqu’ici.

        Après bien des péripéties le festival de pop music français  du 24 au 28 octobre 1969, se fait en Belgique pour faire le pendant au festival de Woodstock dont la presse s’est gargarisée pendant des mois.

          Dans la matinée de ce jeudi, Fred prend le train à la gare du nord pour Tournai puis change à Mouscron. Il trouve un stop avec des jeunes plus âgés que lui qui se rendent également au festival.

          En direction du Mont de l’Enclus et de Renaix, ils se perdent parce que les panneaux d’indication routière sont positionnés dans l’autre sens (Flandre-France).

          A un carrefour giratoire,  le chauffeur  énumère  les  noms de direction et cite Ronse.

          « Oui, c’est la direction de Ronse. Je crois que c’est Renaix en français, intervient Fred. »

          Les essuie-glaces battent les trombes  d’eau  à  qui  mieux-mieux et le conducteur commence à s’énerver de ne pas trouver la route. Le brouillard et la pluie augmentent l’angoisse d’autant que le crépuscule entame sa descente.

          « Le Mont de l’Enclus… ? répète-t-il en sous-entendant un homonyme vulgaire.

          — C’est Amougies le nom du village ! Peut-être, c’est indiqué sous cette appellation ! suggère Fred.

          — Oui ! Mais sur RTL, ils ont dit de suivre la direction du Mont de l’Enclus ! »

          Assurément, RTL & Ricard étant les deux gros sponsors du Festival, ils sont donc supposés fiables.

        Après avoir rejoint Ronse, ils font demi-tour puis reviennent sur la N48 avec pour mission pour tous les occupants de surveiller les panneaux. Et là, à une bifurcation au milieu de maisons en brique, dissimulé derrière un poteau électrique en ciment apparu le sésame sur fond bleu « Amougies – Anseroeul » et en dessous sur fond blanc moins visible « Mont de l’Enclus ».

          « Effectivement, Amougies est indiqué en premier par contre ce n’est pas indiqué en venant de Tournai, reconnaît-il en s’adressant à Fred à l’aide du rétroviseur intérieur. »

          Une dizaine de kilomètres plus loin, la route s’avère complètement bouchée par des véhicules se rendant sûrement  au festival, vu des immatriculations en majorité de la région parisienne et ils se font débarquer juste sous le panneau d’entrée à Amougies.

          Au bistrot, ils demandent ensuite après avoir ingurgité  leurs  soupes, des cafés pour essayer de rester éveillés mais l’un et l’autre se retrouvent bien vite affalés sur la table à roupiller. Néanmoins, personne n’est venu les houspiller pour les mettre dehors.

          Le lendemain matin à l’aube, ils prennent du café et des tartines beurrées et arrivent tant bien que mal, chacun leur tour à se débarbouiller dans les toilettes. Avec son compagnon d’infortune ou de fortune Marc car ils avaient quand même passés la nuit sur une table et des chaises certes à l’abri de la pluie et du froid mais pas dans un lit, ils se mettent en quête de trouver le lieu des concerts :

          « Le chapiteau n’est pas encore monté ! leur dit-on. »

          Des rencontres au hasard leurs indiquent des maisons en construction pour y loger. Ils s’y rendent et s’installent dans les sous-sols de l’une d’elles, parés de fenêtres car le rez-de-chaussée n’en a pas.

          Il fait frisquet ; la pluie tombe toujours par intermittence ; et le vent gèle les derniers rêves de la chaleur du bistrot. L’esprit maussade comme le temps, ils déambulent dans la boue.

          Dans  la  première  maison  pratiquement   terminée   une communauté c’est déjà installée. Un moustachu brun cheveux mi-longs, joue sur une guitare folk style Gibson J45 accompagné par un blond de type nordique aux tambourins. D’autres festivaliers debout les écoutent à la dérobée couvertures ou sacs de couchages sur les épaules. Certains & certaines sont habillés en hippies arborant des peaux de moutons, des tissus indiens, des bandeaux sur le front ou des chapeaux mous et bien sûr les éternels colliers de perles multicolores ou en métal pendent à leurs cous ou aux poignets.

          Ils prennent donc celle qui est derrière mais la construction s’avère peu avancée et le rez de chaussée n’est pas pourvu de fenêtres ; ils s’installent ainsi dans les sous-sols.  Son camarade de stop organise les couchages au fur & à mesure des arrivées qui débarquent par vagues tel un chef de clan.

          Malgré les vasistas, le froid et l’humidité transpercent les parpaings brut de maçonnerie. Quand ils parlent, de la buée sort des bouches en volutes.

          Marc déniche un robinet de chantier près de la maison et informe tout le monde. Quelques-uns en profitent pour l’étrenner malgré le froid.

          « Bon ! Si on allait chercher un peu à manger ? dit-il en s’adressant à Freddy et à quelques autres. Ceux et celles qui n’ont pas encore faim pourraient garder nos affaires puis s’y rendre à leur tour quand on reviendra.

          — Parfait ! dit l’un avec sa compagne ; on reste là et on ira quand vous rentrerez. » 

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