48 / Retour au Star Club, Hambourg

          Sur le ferry-boat du retour, Alain obnubilé par sa place réservée dans le wagon veut absolument l’occuper pour en profiter une fois le train revenu à terre de peur de voir quelqu’un prendre son siège. Engoncé dans ses vêtements robustes et épais tel un plongeur trapu dans sa combinaison, il s’angoisse pour rejoindre sa banquette dans le compartiment ; ce qui agace profondément Fred :

          — Mais tu t’en fiches ! Viens sur le ponton et dans la salle des voyageurs ; là, tu vas mourir dans ta cale ; y’a pas d’air et peut-être même des rats ! raille-t-il.

          — Cependant, si quelqu’un prend notre siège ; on va se retrouver debout dans le couloir pendant tout le trajet et je n’aime pas voyager brinquebaler dans tous les sens… debout ; dans cette situation, je n’arrive pas à voir le paysage ?

          — Certes ! Des places y’en a plein ! Le train est loin d’être complet ; la plupart des gens sont en automobile. Profite du moment ! Tu vas voir en haut ; c’est la lumière. C’est éblouissant. Y’a de l’espace. On peut bouger. Y’a les coursives. On peut marcher…       

          Freddy regrettait un peu d’avoir pris le train au lieu du Stop, Alain faisant le forcing pour qu’il prenne un billet et maintenant il s’accroche à son fauteuil tel un escargot à sa coquille.

          Arrivé  en haut, il est bien obligé d’admettre que la clarté, le pont spacieux, les corridors, les   salles, le bar, etc., offrent un agrément bien supérieur à sa bulle dans le wagon.

          — Après l’escale à Copenhague, on s’installera pour la nuit dans les fauteuils de la salle ; tu verras comme ils sont confortables. Le top ! ajoute Fred.

          Fred a besoin d’apprivoiser la nuit, le noir pour appréhender ses angoisses et leur donner un sens ; la musique en fait partie comme la littérature. Il a promis de s’intéresser à la peinture comme au cinéma car il lui faut une grille de lecture pour interpréter ou tout du moins projeter des éléments, des sons, des rôles, des situations dans la réalité qui lui est sienne. Il y a des sens qu’il entrevoit que si un cours ou un exposé de style tutorial lui suggère.

           Sur ce, l’éclairage se mit en veille pour que les passagers puisse dormir ; ce qu’il fit également.

        Au petit matin, branle de combat et ruade au bar pour boire un café puis l’attente dans le wagon des manœuvres du débarquement à Travemünde.

        A la sortie de la gare de Hambourg, guidés par les plans que Fred avait encore en sa possession, ils descendent vers le centre ville.

       A un arrêt de bus, Alain interpelle des jeunes filles et leur demande s’il y a des autocars directs pour l’auberge de jeunesse, la jugendherberge :

        — Sanct Pauli ? réplique l’une d’entre elles.

        — Ya ! répond instinctivement Freddy.

        Et les voilà partis dans l’autobus.

         Fred aurait bien fait le chemin à pied  par habitude, ne serait-ce que pour découvrir les lieux parfois dignes d’intérêt et susciter ou provoquer le hasard de rencontres nouvelles mais Alain fonctionne différemment ; il visite les endroits après les avoir étudiés et sélectionnés parmi d’autres et prend les transports en commun en conséquence. L’un a la démarche artistique l’autre scientifique.

          Dès leur arrivée à l’auberge de jeunesse sous un ciel nuageux, ils filent à l’office de tourisme qui se situe quasiment en face le long des quais.

        Après avoir dévalés la butte puis franchis la station de métro aérien pour qu’Alain se fournisse en docs sur la ville, l’hôtesse leur ressert la maison du Chili et tout le reste : la montée dans le clocher de l’église pour la vue panoramique sur la ville ne l’intéresse pas ; par contre la rue des vitrines des filles de joie lui fait briller la pupille et comme elle se trouve sur le chemin pour rejoindre la Grosse Freiheit… ils se glissent derrière les panneaux.

          A l’entrée du Star-Club, une affiche annonce Ray Davies & The Kinks. Le programme s’avère alléchant ; Freddy se souvient de la ligne de basse descendante en intro de « Sunny Afternoon » ou le riff saccadé d’accords en barré joués uniquement sur les 3 cordes  basses de « You Really got me » imposant la mélodie sur une guitare saturée et distordue – le frère Dave Davies avait paraît-il lacéré le H.P. de son ampli à coup de lames de rasoir.

          Ainsi de retour dans ce décor d’ancienne salle de cinéma reconvertie en discothèque lestée d’une scène qu’Alain découvre pour la première fois, les Kinks un peu vieillis par rapport aux années 60, assurent leur concert qui venait juste de commencé, quelque peu stressés transmettant également au public une mauvaise tension électrique. Ray Davies à la guitare acoustique se retournant souvent vers le bassiste, chantait « Day’s » ; la chanson trop folk, trop pop, trop romantique n’accroche pas du tout. Limite sifflets.

        Une altercation s’ensuit à la fin du morceau avec un "roadie" pour apparemment un problème d’ampli du bassiste qui ne fonctionne que par intermittence.

        Effectivement, chez les Kinks la basse et les basses sont prédominantes, le maître-étalon en quelque sorte, rythmique & mélodique.  Inévitablement, s’il n’y a pas d’amplis de secours ; le concert est fichu. C’est ce qui se passe. Les musiciens déposent les instruments et désertent la scène sous les huées des spectateurs et les invectives des "roads" qui s’avéraient être les détenteurs du matériel du groupe précédent.

        Bref, pour Alain son baptême musical au Star-Club fût raté quoique le rock ne soit pas sa tasse de  thé mais il pouvait danser, ce qu’il préférait ; il le fit d’ailleurs sur un ou deux titres.

        Le lendemain en stop, ils franchissent Dortmund et arrivent de nuit à Köln après avoir été bloqués à la sortie d’Hanovre sans voiture où ils passèrent la nuit sur le bord de la route blottis sous l’unique sac de couchage de Fred car il est le seul à en posséder un.

        Alain sympathise avec un allemand ancien nazi dans un café qui leur montre son tatouage déniant dorénavant toute appartenance avec l’extrême droite : erreur de jeunesse ! fit-il comprendre en les invitant à passer la nuit dans son studio après leur avoir fait un copieux repas – toujours la démarche d’Alain de dormir chez l’habitant. Fred n’est pas rassuré pour autant mais les choses se passent bien malgré la dureté du sol de la cuisine.

        De nouveau la route puis ils se séparent ; Alain file vers Aachen ou Aix la chapelle alors que Fred se dirige vers Liège pour gagner au plus vite Bruxelles.

        Il atterrit à l’Atomium : c’est le moins que l’on puisse faire comme attraction moderne ; où en dehors de l’aspect galactique aux sphères chromées et futuristes, il n’y a rien à voir. Il poursuit donc son chemin puis rejoint une grande artère où il dégotte un bus qui l’amène à la gare centrale. De là, il rallie l’auberge de jeunesse à pied tout en briques comme beaucoup d’immeubles le sont dans le nord de l’Europe qui fait l’angle d’une petite rue et face à une église.

        Au réfectoire,  il tombe sur un voyageur  qui connaît  bien Brussel avec l’accent en prime qui lui fait visiter la Grande Place – certainement la plus belle au monde avec ses bâtiments et maisons gothiques brabançonnes aux aspects gaufrés et dorés à l’or bordant l’esplanade pavée.

        « Manifestement, un joyau architectural ! Manneken-Pis à côté semble anecdotique, juge-t-il ».

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