Le Star Club, Hambourg
Publié le 16 juin 2016 par guyfrugger
Après le repas
à l’Auberge de Jeunesse, son copain un peu plus âgé que lui exprime ouvertement
son désir de changer de style touristique et se renseigne pour aller à la rue
des vitrines voir les filles ni plus ni moins… que les adultes lui
déconseillent ou non. Les sensations de vertige et de tangage dans la tour ne
lui ont manifestement pas suffi.
Dare-dare les
renseignements pris, il entraîne Fred dans sa recherche où ils se retrouvent à
l’opposé dans des dédales de rues et de places alors que c’était tout droit.
Tournevire, ils finissent par repérer la rue et se heurtent à des paravents qui
obstruent complètement la route de part en part.
Sur chaque côté
des panneaux, une affiche sur fond rouge en anglais et en allemand stipule un
avertissement que seul les hommes de plus de 18 ans ont le droit de pénétrer
mais pas les femmes ; ni une ni deux, ils se glissent par l’ouverture
entre les cloisons et découvrent une rue pavée avec deux ou trois pelés aux
regards un peu obsédés sur les bords qui mâtent les vitrines des magasins aux
devantures modifiées où des filles de face assises sur des tabourets de bar,
jambes croisées, maquillées & vêtues de sous-vêtements de couleurs tiennent
la pose en les aguichant.
Toutes les maisons
ont leurs devantures côte-à-côte dans laquelle les femmes sont alignées devant
des rideaux tirés sous un éclairage approprié affichant leur meilleure
posture : une jambe légèrement pliée et une main sur la hanche soit en se
recoiffant, soit en plaçant un pied chaussé de talons aiguilles sur le rebord
de la baie vitrée ou en fumant une cigarette & en se considérant les
ongles ; d’autres ouvrent la fenêtre et se penchent en apostrophant le
client.
Son compère
va de vitrine en vitrine naviguant de chaque côté de la rue en n’en ratant pas
une. Quant à Fred, ils les trouvent beaucoup matures, trop mornes parfois
laides et beaucoup trop grandes pour lui – le nabot.
Foin de romantisme
et d’érotisme, ils sont dans « le » clinique. Pour Fred, le gamin
qu’il est encore, elles lui font presque peur comme les infirmières avec leurs
piqûres. La chair est triste surtout en pleine après-midi où l’éclairage
rougeoyant n’opère pas. D’ailleurs, elles ne s’y trompent pas et ne les
interpellent pas ni l’un ni l’autre.
Une
fois les barricades franchies son pote déclare :
« Il n’y
en a pas une de belle ! Et puis, elles sont toutes vieilles ! dit-il
déçu avant d’enchaîner sur d’autres lieux où il a vu des canons. »
Delà, ils
remontent et poursuivent leur virée dans le quartier rouge, le Pigalle de
Hambourg, jusqu’à la Grosse Freiheit (grande liberté).
Au début de
la rue, grouillante d’enseignes multicolores dont certaines traversent de part
en part la route, son acolyte apparemment bien documenté stoppe puis affirme en
se tournant vers Fred :
« C’est dans
cette rue que les Beatles ont commencé leur carrière notamment au Star
Club ! ».
Puis il chante:
« Love love, love me do / you know I love you / love-me dou-ou! C’est ici qu’ils ont composé cette
chanson ! »
Pour Freddy, les
Beatles qui n’ont jamais été sa tasse de thé, ont été dépassés depuis par bien
des groupes ; d’ailleurs à cette époque ils étaient séparés.
Arrivés
pratiquement au bout de la rue, une enseigne sur fond rouge souligné d’un
bandeau vert mât semblable à celle d’un magasin de chaînes Hi-fi avec ses trois
marches et son entrée dégagée, signale le Star Club noyé au milieu des restos et
des boîtes.
Dans le hall,
passé la caisse protégée par une imposante grille métallique, ils enfilent le
couloir et s’engouffrent dans la salle d’un ancien cinéma porno dont les
gérants ont conservé le balcon. Comme au Golf, les jeunes traînent, discutent
& dansent.
Sur la
scène, les « Trémors » délivre une pop Bubblegum pour les ados. Fred
ne s’attendait pas à autre chose en découvrant les immenses posters des
« Liverbirds » de chaque côté de l’estrade, groupe de rock féminin
allemand yéyé des années 60 précédé dans la salle par un des « the
Who » et de l’autre d’un groupe posant sur une locomotive.
En musique
le temps passe vite et l’orchestre cède la place sous le coup des 18h30-19h aux
« Junior’s Eyes » un groupe british autour de Mick Wayne un
guitariste de plomb qui joue un rock progressif ou psyché tiré pour la plupart
de l’album qu’ils viennent de sortir « Battersea Power Station »
(Centrale électrique de Battersea) et que Fred a pu écouter plus tard pour
repérer grosso modo l’ordre des chansons ou des reprises lors du concert.
Comme à son
habitude Fred campe devant le tremplin alors que son pote s’éclate sur la piste
de danse.
Pendant les
chansons aux structures complexes et aux cassures de rythmes fréquentes, il rêve
devant la peinture naïve de New York la nuit sur le mur du fond de scène
derrière les rideaux ouverts : au premier plan en perspective quattrocento
l’East river bordée de vieux immeubles en brique aux façades victoriennes dont
certaines fenêtres sont allumées, couronnée au second plan par les vagues des
câbles soutenant les piles des ponts de Brooklyn et les gratte-ciels au fond,
bleu nuit piqués de lumière jaunes ou ambres dont l’Empire State Building trône
avec sa flèche au milieu des géants de béton & de verre.
Les morceaux
épiques provenant de l’album concept aux atmosphères sombres et aux lyrics
engagés attaquent sur les chapeaux de roue : « What makes people
unsatisfied is that they accept lies ! » (Ce qui rend les gens [le
peuple] insatisfaits est qu’ils acceptent des mensonges !) –
« Total war », se voulant une diatribe politique sur des collages de
musique atonale, larsen et compagnie. Puis ils enchaînent une ligne de basse
percutante tel un phrasé de batterie ou un slogan dans une manif, ponctuée de
« Hey » et sans transition le morceau se poursuit par une ballade
psychédélique tout en progression avec des chœurs à la Beatles de Sergent
Pepper’s (Circus Days).
Ensuite des
changements de rythmes endiablés et d’ambiances acides aux riffs durs coupés
d’interludes acoustiques parfois joués à la douze cordes jalonnent tout le
concert ; ce qui fait dire à Fred que ce sont « les rois du
break ! ».
Le groupe vedette
« Earth » attaque d’emblée le titre « Black Sabbath » qui
deviendra à leur retour en Angleterre leur nom de scène et de succès :
atmosphère particulièrement étrange et envoûtante nimbée de magie noire et de
crucifixion due au triton (intervalle de 3 tons dit accord du diable) qui forme
le riff stressant à la longue qui pouvait conduire au moyen-âge en prison. Les
autres morceaux sont du même acabit : gros son – heavy métal comme disent
les anglais, pendant tout le set.
Fred apprécie
notamment le guitariste dont il apprendra des années plus tard que comme Django
Reinhardt, il avait les extrémités de deux doigts coupés, remplacées par des
prothèses qu’il avait lui-même bidouillées ; ce qui donnait quand il
prenait des solos un son singulier.
Vers 22h30,
un barman s’approche de Freddy et lui demande sa carte d’identité et s’aperçoit
qu’il a tout juste 18 ans révolus de 4 mois ; il lui fait signe 4 avec les
doigts :
« Just ! ajoute-t-il ».
Complètement
serein, il avait l’habitude du Golf à Paris. Cependant, il ne peut s’empêcher
de penser que le climat musical de sorcellerie a déclenché l’opération de
contrôle.
Son pote qui parle
et comprend un peu l’allemand, l’arrête tout de suite et lui signifie que c’est
la loi en Allemagne : les boîtes ou les bars ont obligation de renvoyer
les jeunes de moins de 18ans dès 22h00, la police effectuant souvent des
descentes pour la protection des mineurs surtout dans ce quartier.
Après ce déluge de décibels et de magie rock n’ roll,
ils se sont paumés en rentrant ; mais Fred ayant le sens de l’orientation
bien développé retrouve le chemin et surtout convainc son camarade de la bonne
destination à prendre qui s’entêtait à vouloir partir en sens inverse comme à
l’aller d’ailleurs.
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