49 / Dès la gare du nord, Paris

          Dès la gare du nord, la capitale affiche une sérénité et une tranquillité à toutes épreuves. Même les stridences des véhicules ou le fracas des autobus brinquebalants n’entament la tranquillité du ciel gris aux nuages veloutés d’ambre, à l’allure nonchalante diffusant une lumière douce et tamisée, ni sa bonne humeur de rentrer chez lui malgré la fatigue de son périple.

        La nuit est vite là. Et Fred décompresse à une terrasse de café après avoir déposé ses affaires à l’hôtel, en bas de la rue de la Gaîté.

        Le lendemain, malgré qu’il ne travaille pas, il file l’après-midi habillé en aventurier de salon, pantalon en lin et chemise en voile noir car c’est encore le plein été, au bureau raconter son voyage ainsi que le défi de le faire en auto-stop – et plus particulièrement à son mentor Paul-Marie.

        En début de soirée, le Golf Drouot étant encore fermé pour les grandes vacances libérant de facto Fred, ils optent avec quelques collègues du bureau pour un restaurant chinois où ils poursuivent la discussion. C’est là que son copain lui fait découvrit la bougie rouge de Mao emballée dans du papier de soie qu’il vient d’acheter, ressemblant pour Fred à un phallus ;   ce dont il s’abstient de lui faire remarquer.

        A la reprise dans le Cabinet de courtages en assurances, l’effet de rentrée passé, il s’aperçoit que rien n’a changé ; il n’y a que lui qui a évolué ; le voyage avec la distance lui a fait voir la société au fond de son âme : sclérosée, figée, raide comme un cadavre desséché que Mai 68 a pourtant bousculée, montrant et désignant des voies d’échappatoires mais la flegme, le statut quo ont repris le dessus : « Et elles les emporteront tous des décennies plus tard ! enrage-t-il ».

        Même le Premier ministre Jacques Chaban-Delmas qui n’est pas sa tasse de thé, fait un constat identique à l’Assemblée Nationale avec sa « Nouvelle Société ». Mais Fred n’est pas dupe ; là il ne s’agit que d’un discours politique. D’ailleurs, le Premier Ministre démissionnera quelques temps après.  

        Cependant Freddy est pressé de voir la vie ; il a demandé son émancipation et l’a obtenue. Ce qui a jeté un froid avec son père et une lettre cinglante en retour. « A chacun son tour de subir l’absence ou le rejet, jubile-t-il ».

          A la fac, c’est le train-train quotidien de la rentrée universitaire. Ayant réussi l’examen en juin sans difficulté, il commence la seconde année confiant mais réservé quant à la routine qui risque de s’installer chez lui. Car il n’y a plus grande découverte à y faire ; toutes les matières du droit ayant été abordées, il suffit dorénavant de les approfondir. Ce qui ne le passionne guère, lui qui aime la nouveauté en permanence. Cela dit,   il  espère  tout  de  même  être  surpris  par  des  cours  et  y apprendre quelque chose de différent.

          Dans l’amphi, sur les bancs autour de lui, l’une désire devenir commissaire de police, son compagnon pour ne pas être en reste, aussi ;  les autres aspirent à devenir magistrats ou avoués mais tous fonctionnaires ; ce qui l’exaspère.

          Dans le hall d’entrée, les Communistes et les Anarchistes font face aux G.U.D. ex-Occident et aux Royalistes. Il se demande ce qu’il fait là ; pas qu’il soit apolitique mais le mouvement de Mai 68 est passé par là et a vidé les rêves des écuries de Nanterre et de la Sorbonne…

        Pour tenir le coup, il met la tête dans le guidon, dans les dossiers au bureau, dans les cours de guitare ou dans les Dalloz et les polycopiés, passent ses W.E. au Golf et se paient des sorties à Bobino, au cinéma ou au resto pour s’aérer le cerveau mais pour combien de temps encore ?

          Il s’aperçoit que tout se délite pour une évolution de la vie en société autre que la promotion par l’argent et le pouvoir ; et par conséquent tout cela se fige et régresse.

          « Commissaire de Police ! lui dit-elle » se remémore-t-il et pourquoi  pas Général  de  Brigade  ou  encore  Directeur  d’un    Centre Pénitentiaire… ajoute-t-il.

          Et lui ?   Il ne veut rien ;  il veut rien de cette société sinon qu’on lui fiche la paix au bureau et dans sa famille mais peut-être pas dans le ciel ni dans la vie.

        En fait, il voulait devenir avocat pour plaider ; il adore parler, convaincre, démontrer, etc.… même quand il a tort ; mais depuis qu’un ami de son complice Paul-Marie, docteur en droit et repreneur-successeur de l’Etude de Conseils Juridiques de son père, lui a dit :

        « Si tes parents ont de l’argent pour acheter une Etude et sa clientèle, c’est bon ; sinon, tu feras les adultères avec un appareil photo en faisant le pied de grue devant les hôtels minables. Tu ne plaideras jamais et tu ne porteras même pas la robe ! » asséna-t-il.

        Autrement dit, il devrait poursuivre dans les assurances ; ce qui ne l’enthousiasmait guère. 

        Vendredi soir. Direction Golf Drouot sans passer par la case de sa chambre d’hôtel pour se changer : « Je retirerai seulement la cravate ? se dit-il. »

        Progressivement, il avait abandonné son allure Mod’s du début de sa venue au Golf comme le montre la photo de la pochette du disque 33 T. et son langage rock publicitaire. D’ailleurs, il avait gardé les cheveux plus longs poussés pendant les vacances.

          En haut des marches, une affichette annonce le groupe de la soirée : « Alan Jack Civilization », même avec le Z, ça fait anglo-saxon réchauffé, se dit-il surtout  après   Mai 68…  la civilisation ? Alors là ? Il n’y pense même pas !

          De plus, il y a un orgue. Il n’aime pas cet instrument qu’il trouve facile à jouer. Même s’il sait que les enchaînements d’accords ou de solos sont loin de l’être. Disons qu’il n’apprécie pas la sonorité électronique brute des tuyaux électriques sans empreinte créative du musicien telle la guitare la procure avec les « bends », les notes frappées ou les « slides », etc.

          Au début du set, il a dû mal à se remettre dans le bain de la musique ; il entend un magma sonore où il ne distingue guère les instruments entre eux. Il lui faut un bon moment avant de les différencier puis d’isoler la guitare tenue par Claude Olmos dixit R & F dans ce bourdonnement de basses et d’acoustiques aléatoires ; il faut préciser que la scène se situe dans un angle du bâtiment et que le son « tourne ».

        Bref, ce dernier cingle des solos incisifs qui mordent dans le grondement des basses et des roulements de la batterie – triple croches de cristal dans l’esprit laineux de ce blues français chanté en anglais, respectable pour le “frenchie” Alan jack à la voix aiguë qui dialogue avec la guitare un ton plus bas, attirant l’attention et piquant tout de même l’intérêt de Fred.

        Même, si la langue british est de mise, le groupe n’a pas la puissance de « Free » qu’il avait vu en avril 69 avec des morceaux tel que « Hoochie Coochie Man », « Crossroads » ou  encore « Born under a bad sign » d’Albert King.

        « Les anglais ont assimilés  le blues américain alors que les français sont tout en retenue voir en approche bourrée de complexes et de crainte, peur de s’approprier quelque chose qu’il ne leur appartient pas alors qu’il s’agit d’imposer sa révolte simplement pour se différencier de la génération précédente et surtout d’intégrer le rythme de l’industrialisation pour le transcender à savoir celui du train Ta-da, Ta-da…, celui du blues, du rock: « problème du rythme de la langue ? s’interroge-t-il, » qu’il ne retrouve pas au Québec parce que la prononciation est restée celle du 18ème siècle d’origine rurale alors que le français s’est sophistiqué avec les Lumières qui, il faut bien le dire n’éclairent plus le peuple depuis bien longtemps avec ses héritiers tel Jean-Sol Partre comme dirait Boris Vian pour ne pas le citer, médite Fred. »

          Ce qui se confirmera l’année suivante en 1970 avec le disque de Triangle entre autre qu’un copain entre aperçu lui prêta : « Peut-être demain » où l’intro rock paraît magnifique mais dès que le chanteur attaque le texte, il abandonne le riff et retombe dans la « variette » des plus balloches franchouillardes malgré que les paroles soient des plus intéressantes surtout pour une chanson.

          Les années 70 verront éclore un paquet de groupe de pop musique pour le plus grand des business des maisons de disques qui éloigneront Fred du Golf. « Peut-être faut-il chanter le ou sur le riff comme les Kinks le font sur  “Sunny Afternoon”  et  sur bien d’autres titres ! subodore-t-il. »

          Depuis qu’il est rentré,  Fred est hyperactif.  Il s’est mis  au fusain en allant acheter du matériel dans la rue de la Grande Chaumière.

          Un portrait typé de Samuel Beckett pour son éditeur paru dans les Lettres Françaises lui sert de modèle ainsi que la photo de sa petite amie en Suède ; après il s’attaquera à Léo Ferré qu’il a vu en début d’année à Bobino en janvier.

          A ce propos, le concert ne l’a pas enthousiasmé outre mesure en dehors de « Pépée » interprétation très émouvante. Pour lui, comme pour la Nouvelle Vague, cela concerne la génération précédente ; même si Léo Ferré se fend pour faire « d’jeun’s » d’un « C’est extra » de bonne facture pompé sur « Night in Wight satin » des Moody blues.

        Par contre la chanson « Avec le temps » qui ne sortira qu’en 1971 mais il ne la chantera pas ce soir-là, le consacrera pour l’éternité avec sa mélodie sur une descente d’accords flamenco. "Pas assez anar d'après son manager."

        Sur ce, pour ne pas être en reste, il va voir Georges Brassens mi-octobre 69 à Bobino. Il croise Jean Ferrat dans le hall, Raymond Devos et tout le tintouin. Apparemment, c’est le Grand Soir. Il y a même la télé.

        Idem que pour Ferré : à part « Le bulletin de santé » comme chanson nouvelle qui reconnaît que sa maladie n’est pas le cancer telles certaines rumeurs de la presse qui le propagent, mais des calculs dont il a trouvé le remède : le rut ! Et puis l’orchestre qui a fait l’intro ; remets le couvert pour le final avec « Les Copains d’Abord ».

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