51 / Amougies Festival 1969 : en camp retranché

          L’épicerie s’est organisée comme un camp retranché  avec un long comptoir avec les conserves, boissons et autres marchandises derrière sur des étagères grimpant jusqu’au plafond. Devant une vitrine avec des produits réfrigérés et des bancs de fruits & légumes sur lequel trône la balance. A la boulangerie et à la charcuterie c’est un peu pareil.

          « On dirait qu’ils se sont préparés pour parer à la fauche ! confie Fred.

          — Ils doivent avoir été prévenu par les autorités et s’attendre à un déferlement de jeunes un peu marginaux dans le public. »

          Fred s’était laissé guidé par son copain de stop pour les achats et put ainsi se restaurer sans se préoccuper. Des cigarettes passaient de main en main pour faire comme les beatniks.

          En début d’après-midi toujours dans le brouillard, ils vont au chapiteau sorte d’immense zeppelin atterri dans les pâturages au milieu des vaches et des prés, pouvant contenir 15 000 à 20 000 personnes, écouter le 1er groupe français de pop music prévu pour l’ouverture du festival que Fred connaissait déjà – « Alan Jack Civilization ».

          L’herbe étant encore mouillée, ils cherchent sur quelle assise ils pourraient s’asseoir. Fred opte pour la revue Actuel qu’on leur distribua en arrivant sous titré « magazine de Jazz, musique contemporaine, théâtre & poésie » avec en couverture une photo d’un trompettiste endormi sur un canapé complètement affalé,  en tenant son instrument  sur  les  genoux. C’est cette  image  qu’il lui donna l’idée d’en faire un siège.

          Auparavant,  il avait feuilleté entièrement le numéro  mais le Jazz et la musique contemporaine n’étant pas sa tasse de thé préférant le blues, le folk et le rock.

          Là, le groupe se fait huer par certains ; les autres restent silencieux mais n’applaudissent pas.

          « Ils ne sont plus au Golf Drouot ou dans un club avec leurs copains et leurs copines ! déclare Fred péremptoire.

          — Tu les connais ? relance Marc.

          — Oui ! Je les ai vu au Golf juste quelques semaines avant de venir ici pour présenter les morceaux de leur album produit chez Byg d’ailleurs.

          — C’est l’organisateur du Festival, me semble-t-il ?

          — Oui ! Georgakarakos ou Jean Karakos un nom comme ça, le patron de la maison de disques.

          — Mais comment étaient-ils sur scène ?

          — En club, ça va ! Mais là, c’est l’international c’est-à-dire Tolérance Zéro ! La preuve ! appuie Fred. »

          D’autres formations suivent tel Zoo, Indescriptible Chaos Rampant, les Frogeaters ne déclenchant pas l’enthousiasme espéré.

          « Ceci dit, cela a eu le mérite de chauffer les oreilles, perçoit Marc.

          — Le chapiteau est encore pratiquement vide ! constate Fred.

          — Oh ! T’en fais pas. Ils vont tous arriver le W-E… habillés en hippies, rétorque-t-il. »

          Sur le podium,  il y a deux scènes côte à côte  quand  l’une joue sous les projos l’autre installe dans la pénombre le groupe suivant.      

          Le présentateur annonce Colosseum dont deux anciens, le batteur et le sax, ont joué avec John Mayall ; ce qui rassure et provoque quelques applaudissements.      

          La particularité scénique du groupe s’affiche avec le sax et ses grosses lunettes qui souffle en même temps dans un ténor et un soprano sur certaines interventions.

          Malgré ce côté spectaculaire, le morceau s’avère bien construit ; « Valentyne Suite » qu’il s’appelle. Il l’attaque à l’orgue par une progression d’accords inspiré de « la Toccata & fugue en Ré mineur de J.S. Bach » ; s’ensuit des solos “orientalisants“ le tout sur une rythmique rock & Jazz offrant ainsi une mélodie relaxante, méditative qui n’est sans rappeler à Freddy la gamme pentatonique japonaise Iwato qu’il avait étudiée. Les anglais surnomment  ce genre de musique « Progressive Rock ». Il y perçoit également une influence de la musique renaissance anglaise ainsi que dans une partie chantée, une complainte digne des comédies musicales de Broadway.

          En dehors d’une écoute attentionnée, Fred, le teenager du Golf Drouot prend ses distances par rapport à ces nouvelles musiques mélangeant en gros le classique et le rock que les britishs désignent très justement rock progressif. Ce travail ne résout pas les questions qu’il se pose, sur l’incompatibilité des langues européennes avec la rythmique rock ou blues : Autrement dit, le « peuple » ou les « masses » se retrouvent sans voix contrairement aux américains qui peuvent contester voire résister à la révolution industrielle en “empruntant“ dans les trains de marchandises, sa propre rythmique “ ta-da, ta-da…“ des boggies sur les chemins de fer alors qu’en Europe seuls les aristos et les bourgeois voyageaient dans “ l’Orient-Express “…, enrage-t-il.

          Burton Greene présenté comme free-jazz lui apparait plus dépendre de la musique contemporaine et du jazz pour le rythme…, le détournant ainsi de son analyse.

          Après vient le tour d’Aynsley Dunbar Retaliation également ex-batteur chez Mayall qui prend sa revanche avec Frank Zappa comme guest star. Evidemment le batteur étant le leader, il impose le rythme & le riff du chef qui ne fait pas dans le détail mais dans le lourd ; les accords de l’organiste vient uniquement cingler les espaces laissés libres et les solos de Zappa s’intègrent dans le reste délivrant des blues épais & compacts.    

          Pierre Lattès présente les « Ten Years After » en mangeant les « r ». Fred s’attend à du rock blues grand public : après un morceau bien « Good morning school girl », Alvin attaque « Help me » et là les solos sont d’une autre trempe : sa rapidité, sa dextérité sont effrayantes et il est assez audacieux pour chanter en même temps. Il passe de la guitare rythmique, à la voix de blues et aux solos qui flambent fluides & rapides. Il met au point des blues-licks qui vont de haut en bas du manche avec une facilité déconcertante créant une intimité tentaculaire. Il donne l’impression au public que le morceau peut s’étirer et se renouveler dans des variations infinies.

          Sur “Spoonful’’, le bassiste frappe les cordes comme un malade à limite de les casser ou en tout cas de les désaccorder tandis qu’Alvin Lee double les licks & la voix y compris les « oooh » dans une superposition digne d’un chanteur de jazz. Epoustouflant de maîtrise ! Avec sa tête de minet, jamais ils ne pouvaient imaginer qu’il a étudié la guitare de jazz à haut niveau.

          A la fin du set du groupe, ils s’en vont :

          « Maintenant c’est au tour du free-jazz ! dit Marc. Et ce n’est pas ma tasse de thé, justifie-t-il.

          — Moi, non plus ! ajoute Freddy. » 

          Dehors, il fait toujours froid et humide. Il brouillasse par intermittence. Ils évitent les flaques d’eau et la gadoue au maximum.

          Dans le sous-sol,  des nouveaux arrivants ont squattés les places. Marc s’active pour faire valoir & reprendre ses droits d’antériorité. Quant à Fred, ça ne le chagrine pas plus que ça car ce lieu ne lui plaît pas. Si l’herbe du chapiteau n’avait pas été aussi mouillée, il serait resté sous la tente même avec le free.

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