52 / Amougies Festival 1969 : le « Zeppelin » d’Amougies

          Le samedi matin, Freddy quitte cette maison en construction et sait qu’il n’y reviendra pas quoiqu’il arrive ; cette espèce de communauté qui reproduit la cellule familiale l’exècre au plus haut point. Et il laisse Marc seul organiser sa collectivité comme il l’entend.

          D’emblée, il se rend au “Zeppelin” comme il le surnomme qui effectivement ressemble vraiment à un OVNI posé au milieu des prés, et les spectateurs à des extra-terrestres…, hippies pour les autochtones. Les vaches s’y sont habituées et broutent le long des bâches.

          En pénétrant dans l’enceinte après les formalités d’entrée, il apprend qu’il y a une autre tente plus petite équipée de rangées de planchers pour dormir dans les sacs de couchages ainsi que de toilettes et de douches et il découvre que des gens sont restés à l’intérieur toute la nuit et certains & certaines y sommeillent encore ; la nuit prochaine il sera des leurs.

          Il pose son sac et s’en va voir les lieux dont le contrôleur lui a parlé.  Au passage, il prend du café dans les camions frites & sandwichs à l’extérieur et se restaure en schneks. Une douche un peu frisquette le requinque définitivement.

          Dans l’après-midi, les concerts reprennent et la foule cette fois arrive en masse.

          Blues Convention fait l’ouverture et se plante :

          «  Décidément, à chaque fois qu’un groupe du Golf Drouot joue, il fait non seulement un bide mais en plus se fait huer ; ils sont même obligés d’arrêter le set avant la fin et de quitter la scène sous les sifflets, râle Fred. »

          Le suivant n’est pas mieux mais il est anglais ; se nomme « Freedom » et s’adresse aux ados du samedi après-midi avec une « Bubble Pop » et vont même jusqu’à demander au public de taper dans les mains et de répéter :

          « One, Two, Three… Banana ! 

          — Et puis quoi encore ? Au suivant ! se rebelle Freddy. »

          Noah Howard & Frank Wright, se livrent un duel de chiens aux saxos sur une pluie de notes au piano, accompagnés de roulements sur les toms et au-delà…, de Muhammad Ali. Impression de grande liberté pour les musiciens. Impression seulement car ils retombent toujours sur leurs pattes.

          Alexis Korner & New Church, soi-disant le sorcier blanc du blues blanc mais sa discrétion à la guitare annihile tout blues pour du R’n B de studios.

             Don Cherry : jazz orientalisant. Zen. Relaxant & stimulant.

       Retour au jazz dur européen avec Joachim Kühn & Jacques Thollot en déménageur de    syncopes. Musique contemporaine. Jazz Classique. Orientalisant parfois.

          Et puis Pink Floyd que tout le monde attend, Fred compris :  Intro  sur le mi grave à la  guitare,  distorsion  et  reverb  à fond, frappé de manière répétitive, prêt pour le décollage ; puis le mi majeur plaqué et maintenu se perd dans l’écho des galaxies lointaines suivi d’une descente d’un demi-ton pour stabiliser le vaisseau. Et voilà le public parti pour “Astronomy Domine’’.

      Des arpèges aigus descendants semblent évoquer les planètes croisées ou à atteindre. Des accélérations sur les basses suivies d’un lâcher d’accords réverbérants permettent la poursuite du voyage cosmique dans la stratosphère, psychédélique diront certains.

          Ils enchaînent des morceaux moins planants avec chants de Gilmour ou cris angoissants de Waters puis la folie reprend avec “Interstellar Overdrive” où Frank Zappa les rejoints pour une jam-session  en délivrant des solos orientalisants.

          Attaque identique sur le bourdon de la guitare saturée d’écho puis déconnection assurée sur un riff haché descendant. L’envolée spatiale s’accélère tout autant que sur “Astronomy’’ en martelant les cordes basses des accords (deux morceaux de Syd Barrett, se rappelle Fred) puis lâchage sur un accord plaqué, appuyé, contenu, s’évaporant dans l’immensité interstellaire.

          A la longue la fatigue aidant, Fred s’endort la tête dans les étoiles du light show qui a couvert tout le set des Pink Floyd de photos projetées et de protoplasmes gélatineux colorés qui se meuvent doucement, se désagrègent puis se recomposent en d’autres formes sous la chaleur des projecteurs. 

          Devant  la  marée  endormie de sacs  de  couchages,  l’Art Ensemble of  Chicago sonne le tocsin à la trompette et le fracas à la batterie. Fred se trouve doublement chagriné comme tout le monde par ce réveil intempestif mais aussi par la jeune fille qui dormant à ses côtés, tous les deux en chien de fusil, était venue se coller et vice & versa contre lui, s’écarte brusquement réalisant sa (ou leurs) méprise (s) inconsciente (s). Ils se retrouvent obligés de prêter l’attention par la « force » des choses. A ce sujet, il est extrêmement difficile pour un gars de parler à une fille qui se déplace en groupe souvent accompagné de garçon, frère ou ami — voire mission impossible à l’instar du Golf Drouot et ses nanas du 16ème.

          Marc se fraie un chemin au milieu des duvets en évitant de marcher sur quelqu’un et s’assoit près de Fred :

          « Ils ont réveillé tout le monde !

       — Oui ! Mais ils ont été à mon avis mal programmé juste après les Pink Floyd et puis à cett’heur’…, ça fait beaucoup !

          — Ce sont pourtant de bons musiciens et ils font une bonne musique mais sont obligés de faire tout ce cirque pour se faire entendre, justifie Marc.

          — Absolument ! Ils m’ont l’air de profs en train d’improviser  dans un cours-atelier.

          — C’est vrai ! Il y en a un qui fait un thème puis les autres jouent dessus.

          — C’est très cool comme musique. Ça explique peut-être que le sax s’est mis à poil en jouant de la guitare en singeant les guitaristes pop car leur musique n’est pas agressive ni violente… aux Etats-Unis, ils ne connaissent que ça alors ils essaient certainement d’y échapper.

          — Mais ils veulent se faire entendre… qu’on les écoute !

          — Oui ! C’est qu’on fait… maintenant qu’on est réveillés ! glisse Fred ironique.

          Après ces pitreries de potaches, ils finissent tous par rejoindre morphée. Marc apparemment avait laissé la « communauté » dans son pavillon puisqu’il avait son sac de couchage mais Fred ne lui posa même pas la question.

          Néanmoins le matin de bonne heure vers les 6h30-7h00, les vigiles ouvrent en grand les bâches entourant le sas d’entrée sur plusieurs mètres provoquant un afflux d’air froid réveillant une bonne partie du public.

          « Qu’est-ce qu’il leur prend ? s’exclame Marc en colère.

          — C’est peut-être pour aérer ? temporise Fred.

          — Mais j’ai envie de dormir ! insiste-t-il.

          Fred voyant la situation s’envenimer car d’autres récriminations se faisaient entendre avec des noms de gros oiseaux, propose :

          — Et bien, viens ! Il y a une autre tente pour dormir avec des planchers. Peut-être, il y a de la place. Allons voir !

          — O.K. ! dit-il en ramassant son sac de couchage et ses affaires.

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