53 / Amougies
Festival 1969 : la bohème au festival
Et les voilà partis avec leurs bardas qui traînent au sol dans l’herbe, dans la rosée…. En passant devant les camions de frites déjà ouverts, ils prennent des cafés et des pains au chocolat.
A l’intérieur, des places sont encore vacantes ça & là. Ils s’installent vite fait dans le milieu où il fait bien chaud puis ils piquent un somme après avoir grillé une cigarette qui les emmène jusqu’à 1 heure de l’après-midi – un besoin légitime de récupération après toutes ces nuits quasiment blanches.
Dimanche après avoir effectuées leurs toilettes, ils rejoignent le chapiteau.
Après bien des péripéties au démarrage digne d’un festival qui se veut pédagogique en l’occurrence politique s’additionnant à la promotion de groupes français qui ne passent pas, des mottes de terre et des bouteilles arrivent sur scène et le pianiste du GERM de Mariètan prend une canette sur la tête.
Evidemment le concert s’interrompt. Le présentateur s’interpose et invective les fauteurs de trouble, en tout cas dans leur direction – de fascistes ! Décontenancés par la charge, ils ne se manifestent plus. Mariètan tel un héros, revient seul et joue un morceau au piano.
Marc qui n’en loupe pas une s’exprime pendant qu’il joue dans l’optique de se faire entendre par l’entourage immédiat car il n’appréciait pas toute la programmation :
« Faire de la pédagogie musicale un dimanche après-midi, c’est peut-être pas le bon credo horaire ni le bon jour. Il faudrait peut-être qu’ils s’interrogent de temps en temps plutôt que de s’en prendre à des ploucs en les insultant de fascistes, analyse-t-il ironiquement.
— Il pousse un peu loin ! Geogakarakos a semble-t-il, dû enregistrer un paquet de groupe de free et de contemporain et se retrouve avec des piles de disques à vendre dans son magasin rue de Rome. Alors il veut en faire entendre un maximum pour les écouler petit à petit, renchérit Freddy.
— C’est un public qui est venu pour danser pas pour découvrir la musique expérimentale, assène-t-il.
— Absolument !
— Tu viens ? Je vais aller de l’autre côté. Comment t’appelles le côté gauche de la scène déjà ?
— Jardin !
— Je vais donc à jardin car je préfère écouter de côté-là. Tu viens ?
— Non ! Je reste toujours pas très loin de la sortie. Je n’ai aucune confiance dans le personnel dit de « sécurité ». T’as vu l’autre jour, ils ont tout ouvert pour rien. Mais le jour où il faudra le faire ; ils ne seront tout simplement pas à leur poste… comme d’habitude, argumente-t-il.
— Comme tu veux ! J’y vais !
— O.K. ! A plus tard !
Fred se
retrouve « seul » au milieu du public du W.E. assez éloigné de la
scène où Caravan se produit ; distance qu’il met à profit pour se laisser
glisser dans une introspection. La première impression qu’il a, c’est le deuil,
la mort et surtout l’agonie. L’agonie de
son emploi qu’il exècre de plus en plus mais qu’il supporte par la force des
choses pour son « alimentaire » alors qu’au lointain sur la scène
Caravan chantent qu’ils veulent un endroit à eux parce qu’ils entendent vivre
comme bon leur semblent même « stoned »… « Ne vous inquiétez pas »,
ajoutent-ils à ceux qui s’en alarmeraient.
« Comme je me sens mourir » « As I feel I die » titre l’une des chansons correspond à l’état de son esprit du moment. Beaucoup de personnes dans le public aspirent également à une autre vie ; c’est la raison de leur présence ici.
Mais aussi l’agonie de Paris qui s’est de nouveau déglingué à supposer qu’il ne l’était plus. Statufié. Pétrifié. Tel les arrivistes figés dans leurs convictions lors de la manif sur les champs en 68. Réac, quoi !
Le retour des vieux chanteurs anars à Bobino qui déjeunent à La Belle Polonaise en face du music hall… et les jeunes qui bouffent leurs sandwichs midi, matin, & soir et même le W.E. quand ils trouvent une place au comptoir et snobent même les self-services.
Au loin, « Caravan » poursuit dans cette atmosphère somme tout campagnarde, un genre de bohème au festival. Les artifices vestimentaires des premiers jours ont fait place aux gros pulls col roulé fait main, aux pantalons de velours, aux écharpes, aux anoraks, aux parkas car le froid domine même si le chauffage par ventilation assure un minimum dû à des ouvertures de sécurité permanentes sur tout le pourtour du chapiteau.
Le soir, c’est une marée bleue de sacs de couchages qui s’étalent en majorité entrecoupée de toiles beiges ou kaki. Les spectateurs écoutent assis ou couchés, les yeux dans les halos de lumière, recouverts par les duvets alors que d’autres dorment carrément.
Les cheveux non coiffés voire non lavés pour certains transforment tout ce monde en une immense foule de vagabonds new style. Des peaux de moutons retournées Afghans brodées ou des ponchos mexicains égayent les allées improvisées des quelques personnes qui naviguent en sautillant d’un corps à un autre comme son copain Marc.
— Aujourd’hui les concerts, ça été le bouquet. J’espère que « Nice » va remonter le niveau. Plein de gens disent du bien de Keith Emerson l’organiste, constate Marc.
— J’ai lu quelque chose de similaire dans Rock & Folk qui écrivait qu’ils mélangeaient avec virtuosité le classique notamment Tchaïkovski et Prokofiev avec le rythme rock-jazz et la distorsion. Le rock progressif, qu’ils appellent ça… les anglais, renchérit Fred.
— T’as entendu cette après-midi les groupes français ;
c’est une calamité. Il y a vraiment un problème d’autant qu’ils se donnent du mal pour faire des morceaux. Mais toi, qui va au Golf ? C’est ça, que tu écoutes ?
— Oui ! Mais, ce n’est pas pareil dans un club et sur une grande scène internationale comme ici. Au Golf, c’est comme un local de répète donc on tolère tout car on joue pour beaucoup en amateur – de la même façon. Après, il y a des « musikos » pro, souvent des studios qui ne se sentent plus péter et qui se prennent pour les grands compositeurs et inventeurs de la nouvelle musique rock mondial. Ici, leur grandiloquence a fait plouf ! Et c’est leurs arrogances que les spectateurs n’ont pas appréciées.
— Par moment, ils jouent bien ; les riffs sont vraiment bien construit comme « Triangle » sur le titre « Peut-être demain » puis badaboum : le chanteur chante à côté du riff comme dans la chanson française, dans les bals ou dans la "variètte".
— De l’humilité, qu’il leur faut ? Ecoute ça, The Nice entrain de jouer « «Karelia Suite » de Jean Sibelius façon rock certes, mais c’est une référence musicale ; la Carélie, c’est un pays partagé en deux comme l’Allemagne, par la Finlande et l’URSS. Toute une histoire ! Le compositeur est un finlandais qu’un copain de voyage en Suède, un fou du grand nord qui connaît les musiciens, les musées, le folklore, les baleines… et qui s’intéresse aux langues & dialectes des Lapons et j’en passe, m’a fait découvrir… comme le Solveig de Krieg entre autre, ajoute Fred.
— Connais pas !
— Eh bien ! Ecoute !... J’aime pas l’orgue mais je dois admettre qu’il touche superbement bien.
— … Génial ! déclare-t-il au bout d’un moment.
Ils savourent les déhanchements et autres contorsions du claviériste debout qui secoue en même temps l’instrument et le public avachi ; les flux de la basse à l’archet et de la batterie l’accompagne tel une locomotive lancée dans les grands lacs & les forêts du Grand Nord tel un prototype de scooter des neiges ou de traîneau qui slaloment entre les conifères… mais c’est surtout la dextérité & la virtuosité de Keith Emerson qui fait le spectacle en bousculant l’instrument voire en soulevant le « Hammond » puis en le laissant retomber dans un fracas de distorsions produit par les lampes de l’ampli qui flashent sous les chocs, faisant exulter les rockies que nous sommes tous.
— Ça je reconnais ! dit Marc en entendant l’intro du nouveau morceau : C’est le « Blue rondo à la turk » de Dave Brubeck ! J’adore ce mec !
Après ce tourbillon, ils eurent droit à Archie Shepp dont ils attendaient beaucoup suite aux bonnes critiques qu’ils avaient lues l’un & l’autre mais ce fut une marche funèbre : « Malcolm is dead » en leitmotiv réitérait tous les membres du groupe. Shepp, ils ne l’entendirent quasiment pas jouer donc impossible de se faire une idée du musicien ; un deuil que les spectateurs ne purent partager. Dommage pour le free-jazz.
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