58 / Amougies Festival 1969: Captain Beefheart et ses acolytes
58 / Amougies Festival
1969 : Captain Beefheart et ses acolytes
Comme on était de fait à la campagne, il gelait dès la nuit tombée et l’humidité de l’air transperçait tous les vêtements qu’on avait enfilé les uns sur les autres. Calés dans les duvets, on regardait et écoutait les groupes.
Les spectacles se déroulaient dans une immense tente blanche, enfumée par les clopes roulées ou pas. Et les volutes dégagées par celle-ci ainsi que les chauffages & la chaleur humaine créait un fog avec l’humidité,… idéal pour le light show.
Débarque Captain Beefheart et son Magic Band et les looks qui vont avec – Chapeau haut-de-forme pour le Captain affublé de sa redingote marron et de ses grands bottes de cuir, tenant une liasse de feuillets comprenant les paroles des chansons – foulard en bandeau retenant des cheveux hyper longs pour le guitariste ainsi qu’un maquillage et des lunettes de soleil zarbi comme pour tous les autres musikos – le sax arbore une sorte de masque à gaz qui se révèle être une charlotte de douche bariolée et des grosses lunettes de soleil rondes à larges montures en plastique blanc plus une barbe de hipster pour couronner le tout.
La dégaine à la manière des Mothers of Invention de Zappa, va avec la musique de clodo à première vue mais l’impression est vite démentie dès les premières mesures car la déconstruction faussement free du rock, du blues, du jazz, du blue-grass, de la country…, etc, s’avère hyper composée & compliquée. (Le concert dura un peu moins d’une quarantaine de minutes – 38 min formellement)
“She’s too much for my mirror“: “Elle est trop pour mon miroir / Elle a failli me faire perdre la tête / La façon dont elle en abuse fait que je ne veux plus jamais l'utiliser“, est l'histoire d'un malentendu amoureux. – jeux de guitares hachés au début qui font un duel intégrant des cassures, une progression harmonique à la limite voire carrément dissonnante mais qui n’empêche pas Beefheart de tenir une mélodie rude certes et de flirter avec des changements de tempos. Ça fait beaucoup de techniques instrumentales. Néanmoins, la mesure retombe sur un 4/4 brinquebalant ou nonchalant.
Humour caustique il en va de soi mais exécution au doigt et à l’œil surtout à l’œil car il se retourne constamment sur les musiciens et les dirige d’un regard de fer.
— Pas si cool qu’il n’y parait, le Capitaine ! dixit la pensée.
"My Human Gets Me Blues." “Dans cette vie, être humain me donne le blues“. Une propulsion rythmique de machines-outils accompagnée de roulements de tambour, est renforcée par une bataille de guitares aux accords tranchants. Quant au texte il parle de la dissolution de dieu en garçon. Tout un programme typiquement américain d’ailleurs.
“The Mascara Snake“ qui est le surnom du sax, souffle dans la corne d’une façon tordue – un genre d’intro dont la suite ne vient pas… puis Beefheart annonce « Wild Life » (vivre dans la montagne avec les ours avant qu’il (la société) lui prenne sa vie sauvage.) – Toujours le concasseur à la batterie sur un air de blues à l’harmonica, une vie sauvage un peu poussive sur la fin malgré la voie d’outre–tombe ou de corne de brume de Van Vliet et un solo de clarinette. Applaudissements respectables.
"Hobo Chang Ba" – Intro solo guitare digne des grands blues-rock puis le “casse-assiette“ vient remettre de l’ordre haché “Beefheartien“.
Les guitaristes déchirent des solos tout le long de la chanson et claquent des accords en hoquetant, hachant le rythme, qui parle spécifiquement des immigrants asiatiques qui sont venus en Amérique chercher du travail, mais qui ont fini par devenir des clochards, voyageant en train dans l'incertitude du lendemain.
"Chang Ba" est son nom, et vit maintenant en nomade. On le (re)trouve se réveillant dans le froid matinal dans un wagon de chemin de fer, "Mornin' time t' thaw" ou bien “C’est l'heure de la décongélation“, comme il dit.
Il y a un défi et une dignité dans sa situation. Il parcourt des kilomètres sans fin à la recherche d'un nouvel avenir et si celui-ci ne se trouve pas à l'horizon, il y a toujours des lignes de fuite du rail au-delà. Cette mobilité devient une fin en soi. Chaque nouveau lever de soleil est porteur d'un avenir possible. Il est devenu si déraciné que sa mère est maintenant l'océan et que "le train de marchandises est mon père".
"When Big Joan Sets Up" ou "Quand la grosse Joan sort, ses bras sont trop petits/ et sa tête est comme une boule". Mais lui aussi est trop gros pour sortir à la lumière du jour, et il tourne toute la nuit dans une Mercury Montclair.
Les guitares jouent un riff push-pull répétitif. Mis à part une longue pause remplie par un solo de saxophone gribouillé et déchiré, le groove est maintenu jusqu’au bout. Et le pouls et le rythme sont fantastiques.
“Who will be next“ (Howling Wolf) : le blues au final avec Frank Z. à la guitare et Van Vliet à l’harmonica était un changement de rythme bienvenu par rapport aux sons « Space & Thrash » précédents. Quelques bravos et applaudissements pour conclure.
— Waouh ! Même si on a entendu quelques titres sur disques comme j’en ai eu l’occasion… ça secoue vraiment ! avoue Fred.
— Moi, j’en avais entendu parler et un copain m’avait passer le 33T “Safe as Milk“ et je m’étais promis d’écouter davantage Beefheart ce que je ferais quand j’aurais des sous. Parce que là, tout ce qu’ils ont joué ne sont pas sur cet album. Je sais qu’il en a sorti un autre mais je ne pense pas que cela se trouve sur le second enregistrement, indique Marc.
— D’après R&F, Zappa aurait produit son nouvel album et là… il ferait la promo !
— Je comprends mieux ! Car là, il est complètement dans la déconstruction alors que dans le 33 T que j’ai écouté c’est du blues-rock avec Ry Cooder à la guitare en super innovateur et Beefheart en créateur. C’était groovy !
Dans les 5 heures du matin, Chris McGregor et son combo plus des invités, jouaient avec application un jazz un peu free mais avec une base africaine cool.
— A côté du Magic band, c’est relaxant ! savoure Fred.
— L’interaction entre les cris de blues (ou de veaux égorgés diront les mauvaises langues) de Beefheart et les guitares en guerre trempées dans l'acide, créent une harmonique empilée qui est tellement rafraîchissante après 400 ans de musique basée sur la tierce – la guerre instrumentale entre les guitares est vraiment ce qui me plaît ici… Qui essaient de s'éloigner de l'harmonie traditionnelle et qui utilisent encore des mélodies basées sur le blues à part Coltrane ou Ornette Coleman? C'est fascinant sur le plan harmonique et mélodique, assène Marc.
— Certes ça décoiffe, ce qui n’est pas pour me déplaire mais ça manque de scène. S’ils jouaient plus souvent [ensemble] dans des clubs ; le son serait plus rond et plus en place. Là on est encore trop dans l’expérimentation ou dans la recherche, réponds Fred… Ceci dit, les guitares déchiquetées, au son impressionnant, dissonantes mais mélodiques dans un sens, jouant toutes les deux des gammes de blues, mais l'une d'elles sera une quinte ou une quarte au-dessus de l'autre, s’avère une sacrée critique des sons machiniques des usines et de la production en générale de la société industrielle, ajoute-t-il.
— Bien entendu ! Je me rappelle une des célèbres blagues d’un musicien: "Vous savez, n'importe qui peut... utiliser des accords farfelus et faire sonner les choses de façon erronée. Mais ce n'est pas facile de les faire sonner juste".
— Il y a une chose que j’ai fait sur tout les free-jazz et les musiques dites complexes jazz ou assimilées ; c’est l’écoute des basses, puis je me concentre là-dessus. J'ai trouvé que même les passages musicaux les plus inaccessibles semblent se mettre en place autour d’elles quand je fais cela.
— Je pense effectivement que c'est un puzzle qui se résout progressivement, morceau par morceau.
— Oui, il y a de ça. Beefheart transgresse toutes les règles, dans un flux de rage, d’agonie, d’extase… boogie mutant, blues biscornu, compositions sonores déchiquetées : dans ce capharnaüm méthodiquement organisé, chaque instrument semble engagé dans un déchaînement discordant, dont le but est de faire table rase de tout ce qui a pu exister auparavant
— Pour autant, les structures musicales anguleuses aux arêtes saillantes propres au Magic Band ne sont en rien rabotées car il plaque dessus une mélodie voire revient au 4/4 après une intro expérimentale de style free-jazz.
— Absolument, c’est l’archétype de la musique de Beefheart. Entre Free Jazz et Blues, on y retrouve outre les vociférations du Captain sur des textes plus ou moins improvisés dans la lignée des dadaïstes, des nappes d’un saxophone dissonant qui queutent enrobé de clarinette et de combat de guitares décalées harmoniquement jonglant sur des rythmiques syncopées.
Pendant cette exégèse un peu fouillée, un vibraphoniste vient divertir la foule pour son plaisir puis Fat Mattress s’imposa avec Noël Redding bassiste du Jimi Hendrix Experience, évidemment attendu, pour un long set.
Dernier groupe pop à jouer un rock-blues-folk-psyché confortable. Noël Redding fait l’intro pour asseoir un riff mais derrière ça suit pas. Déjà que lui a dû mal entre les accords à placer des licks…, occupé par le chanteur qui fait des vocalises un peu flamenca psyché…, mais rien de transcendantal.
— Noel Redding n’a tout simplement pas d’aura ; il n’a pas de charisme… Merci Jimi Hendrix, peut-il dire !
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